Je tiens tout d’abord à vous remercier pour l’invitation. C’est un honneur de commenter cette réédition de l’Introduction au marxisme d’Ernest Mandel.
Bien que je ne me considère pas comme « mandéliste » et que je n’aie pas de carte de parti de la Quatrième Internationale (sans parler d’une carte d’un autre parti ou d’une autre organisation marxiste !), je peux imaginer peu d’auteurs qui aient laissé une empreinte aussi profonde sur mon marxisme.
C’est un marxisme souple, quelque peu intellectuel — certains le diront opportuniste. Mais c’est bien un marxisme. C’est pourquoi je dois aux mandéliens une conférence.
Mandel fascine, surtout aujourd’hui. À bien des égards, il fait figure de créature fabuleuse du vingtième siècle — un être mythologique d’une époque où les animaux politiques savaient encore parler.
Ce caractère fabuleux s’exprime dans une anecdote. Au début du vingtième siècle, un partisan du Bund, l’organisation des travailleurs juifs, demanda à Trotsky s’il se sentait plutôt russe ou plutôt juif. Trotsky répondit alors :
« Je ne suis ni russe ni juif. Je suis social-démocrate. »
Juif non juif
C’était avant l’effondrement de la Deuxième Internationale en 1914, quand le mouvement ouvrier international réunissait encore dans ses rangs Vandervelde, Lénine et MacDonald, et que Kautsky n’était pas encore un « renégat ».
Je n’ai trouvé dans l’œuvre de Mandel aucun passage qui fasse référence à cette anecdote. Ceux qui connaissent et apprécient son œuvre l’y reconnaîtront pourtant. Mandel nous confronte à quelque chose de devenu rare aujourd’hui : l’« animal politique », comme l’appelait Aristote, un zoön politikon, qui construisait son identité à partir d’une idéologie, et non de caractéristiques héritées comme l’ethnie, la ville natale ou la nation.
Il était en ce sens un « Juif non juif », comme l’a formulé son camarade trotskiste Isaac Deutscher : quelqu’un que son origine juive rendait précisément capable d’un universalisme qui n’est devenu vraiment possible qu’au sein de la modernité. Cela les rendait à la fois forts et vulnérables.
Il va sans dire que Mandel comme Deutscher refusaient tout particularisme juif. Celui-ci reviendrait à défaire l’émancipation des Juifs au sein de la modernité et à les doter d’une singularité nationale (« rendre » est une catégorie idéologique). L’exemple le plus frappant, et probablement le plus tragique, en était le sionisme, qui atteint aujourd’hui son douloureux terminus.
Ce n’est pas le train dans lequel Mandel est monté, ni Trotsky ou Deutscher (ni Marx). Même si leur train n’a pas vraiment atteint le terminus qu’ils espéraient, le fait qu’ils aient un jour envisagé une autre destination pour leur judéité, à savoir l’intégration dans une humanité universelle plutôt que dans une nation particulière, n’en est que plus important aujourd’hui. Les paroxysmes du sionisme montrent que le refus de l’universel, ou la poursuite d’une « judéité juive », est une entreprise douteuse.
Mandel n’était pas seulement juif. Il était aussi belge — et même le Belge le plus traduit après Simenon, comme l’indique l’annonce de ce livre. L’indétermination était donc double : belge et juive, deux invitations à l’internationalisme. La Belgique est en soi une patrie plutôt marâtre, si bien que le Juif non juif devait chercher une communauté ailleurs. C’est ce qu’il a fait : Mandel est la meilleure preuve qu’être flamand ou belge n’est nullement synonyme de provincialisme.
Biographie
Outre juif et belge, Mandel était encore autre chose : marxiste, plus précisément trotskiste. Les vicissitudes du trotskisme, en tant que mouvement révolutionnaire hors de l’État mais bien dans des institutions, recoupent fortement la vie privée de Mandel. Pour certains, celle-ci n’a pas vraiment existé, du moins s’il faut en croire certains biographes.
Cela ne fait pas non plus d’une biographie de Mandel une tâche évidente. Stutje s’y est essayé, mais je dois avouer que ses travaux ultérieurs, comme la récente biographie d’Hendrik De Man, sont meilleurs. Son livre sur Mandel n’a (à juste titre) pas été chaleureusement accueilli par des camarades trotskistes qui avaient connu Mandel, parmi lesquels Tariq Ali. Cette biographie déçoit quelque peu.
Cette difficulté a ses raisons. Une vie révolutionnaire résiste aux portraits cohérents. Trotsky, le maître de Mandel, l’avait bien vu. Il décrivait la vie révolutionnaire en ces termes (dans Littérature et révolution) :
Avec la Révolution, la vie est devenue un bivouac… tout est devenu inhabituel, temporaire, transitoire, tout se sent précaire, et va même souvent jusqu’à exprimer cette précarité dans les noms. D’où la difficulté de toute démarche artistique. Ce perpétuel bivouac, ce caractère épisodique de la vie comporte en soi un élément d’accidentel, et l’accidentel porte le sceau de l’insignifiance. Prise dans la diversité de ses épisodes, la Révolution apparaît soudain comme dénuée de signification. Où est donc la Révolution ?
Album
Mon ambition dans cette conférence est double : d’une part une anthologie de l’œuvre de Mandel, en tout cas une anthologie personnelle, en demandant ce qui, en 2026, est vivant et moins vivant dans son œuvre. Cela implique de citer, de paraphraser, et je vous demande donc pardon pour les longs paragraphes. Voici mon album tiré de l’omnibus Mandel. Je suppose que j’ai pour cela un public réceptif.
D’autre part, je veux aussi traiter des points d’interrogation de sa pensée. Je le fais en trois parties. Je voudrais commencer par une première partie sur le matérialisme historique de Mandel, plus précisément ce qu’il appelait le « déterminisme paramétrique ».
Ensuite, je voudrais en examiner une application pratique. Cela implique une question qui occupe une grande partie de la science politique : quel effet un individu a-t-il sur des processus collectifs ? Et qu’est-ce que cela implique pour l’une des habitudes les plus contestées du marxiste, à savoir la tendance à la prédiction, une forme d’astrologie aux yeux de beaucoup ? Surtout quand les marxistes annoncent à tout bout de champ une nouvelle crise mondiale ou une révolution mondiale imminente.
Enfin, en troisième lieu, je voudrais aborder la question de manière plus biographique — surtout l’optimisme inflexible de Mandel, ou cet « espoir contre tout espoir » dont parlait autrefois la dissidente soviétique Nadejda Mandelstam. Cet optimisme prenait parfois des formes donquichottesques, surtout à propos de ce qui passait alors encore pour la classe ouvrière la plus importante du vingtième siècle — la classe ouvrière allemande.
Taxonomie de l’Union soviétique
Cela touche aussi à son trotskisme, avec sa théorie « bureaucratique » spécifique de l’Union soviétique. La vieille question de la classification — qu’était l’Union soviétique : capitalisme d’État, collectivisme bureaucratique ou néo-féodalité ? — semble aujourd’hui appartenir au passé. Elle n’a pourtant guère perdu de sa pertinence. Les marxistes qui prétendent que cette question est facile aujourd’hui se font des illusions, à mon avis.
La taxonomie de l’Union soviétique est aussi un indicateur du marxisme hétérodoxe auquel on adhère. Un tel trotskisme est lui aussi soumis aux contradictions typiques qui caractérisent tout mouvement d’opposition schismatique depuis la Réforme : la relation difficile à l’Église mère, à la fois ennemie et modèle.
Qu’on imagine la réaction des protestants si le Vatican s’effondrait et était transformé en parc d’attractions. Ce fut à peu près la réaction trotskiste à 1989 : la révolution tant espérée contre la bureaucratie soviétique a eu lieu, mais n’a pas débouché sur un nouvel État ouvrier. À la place est venue une planète unifiée dans le marché, avec les États-Unis pour tuteur arrogant.
Longtemps, les trotskistes, dont Mandel, ont pensé que le dégoût de la classe politique qui en découlait recelait un potentiel révolutionnaire. Trente ans plus tard, ce diagnostic semble peu probable, pour ne pas dire erroné.
Enfin, je voudrais donc parler des limites de la vision du monde de Mandel, et de ce qu’il aurait, de manière purement spéculative, trouvé passionnant dans le moment présent. Je voudrais aussi parler de ce qui l’aurait probablement rempli de moins de joie, voire d’horreur.
Une lecture contemporaine de Mandel
Je ne veux pas faire de ventriloquie politique — j’assume chaque interprétation — mais il vaut la peine de lire Mandel explicitement comme un contemporain. Que nous dit-il de l’année 2026, avec sa nouvelle guerre froide, sa nouvelle politisation et sa nouvelle pensée et action marxistes, qui ont tout de même survécu à la fin de l’histoire et poursuivent leur marche par à-coups ? « L’histoire est bien plus intelligente que tous ces messieurs intelligents réunis », disait un jour Lénine. C’est encore plus vrai aujourd’hui.
Car lorsque nous relisons Mandel aujourd’hui, nous éprouvons un Verfremdungseffekt : certaines choses nous paraissent très familières, agressivement pertinentes même, tandis que d’autres semblent dépassées ou archaïques, trouvailles d’une époque révolue. Il y a d’abord la polyvalence : des travaux sur l’économie marxiste, la Seconde Guerre mondiale, la Belgique, et même un livre matérialiste sur le roman policier.
Déterminisme paramétrique
C’est là que se range ce que nous pouvons aujourd’hui qualifier d’optimisme révolutionnaire. Cet optimisme supposait une certaine capacité de prédiction. Cette aptitude est généralement tenue pour suspecte dans les sciences sociales actuelles. Mais pour Trotsky et Mandel — et, je dois l’avouer, pour moi aussi personnellement — elle fait bel et bien partie des principes fondamentaux du matérialisme historique.
Cela s’accompagne de quelques conditions. Mandel affirmait dans plusieurs écrits, dont le livre que nous présentons, que le véritable marxisme est un « déterminisme paramétrique ». Il visait par là l’idée résumée par Marx dans la phrase bien connue du 18 Brumaire selon laquelle « les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux ». Il y a des paramètres déterminants, mais à l’intérieur de ces paramètres il n’y a pas en soi d’options fixes. C’est le cœur de la liberté historique que défendaient Marx, Mandel et Trotsky.
Nous n’avons pas besoin de donner ici un long cours de théorie sociale. Mais il vaut la peine de poser quelques points de base. L’histoire a donc, au sens large, une logique, une grammaire, mais quels énoncés elle produira, quels détours sauvages elle fera le long de ces longues courbes, cela est en soi imprévisible. Et c’est tant mieux, selon Mandel : les êtres humains sont des êtres libres, et seuls les êtres totalement formatés sont prévisibles. Ils fournissent alors de quoi nourrir l’économétrie.
Quand une véritable histoire a lieu, et que les êtres humains deviennent sujets plutôt qu’objets du changement historique, cela produira justement des résultats imprévisibles. Imprévisible ne veut cependant pas encore dire arbitraire. Les êtres humains sont libres précisément parce qu’ils ont des structures ; c’est dans la contrainte que naît la capacité d’agir. Mandel a tenté de développer ces intuitions fondamentales dans son marxisme non déterministe — je ne dis donc pas antidéterministe, mais non déterministe. C’est pour moi aussi le plus grand mérite du livre que nous rééditons aujourd’hui.
Disons donc quelque chose de ce « déterminisme paramétrique ». C’est un probabilisme plutôt qu’un déterminisme mécanique ; l’infrastructure dessine certaines options, mais ne prescrit pas encore d’options et ne détermine pas au sens unilatéral. C’est pour moi toujours l’articulation la plus élégante du marxisme que j’aie jamais rencontrée. Je cite une critique de Mandel de 1982 (« How To Make No Sense of Marx »), dans laquelle il critique un livre de l’école du marxisme dit analytique :
Le déterminisme dialectique, par opposition au déterminisme mécanique ou logico-formel, est aussi un déterminisme paramétrique ; il permet au partisan du matérialisme historique de comprendre la place réelle de l’action humaine dans la manière dont le processus historique se déroule et dont l’issue des crises sociales se décide. Les hommes et les femmes font bel et bien leur propre histoire. L’issue de leurs actions n’est pas mécaniquement prédéterminée. La plupart des crises historiques, sinon toutes, ont plusieurs issues possibles, et non d’innombrables issues fortuites ou arbitraires ; c’est pourquoi nous employons l’expression « déterminisme paramétrique », qui désigne plusieurs possibilités à l’intérieur d’un ensemble donné de paramètres.
Cela avait bien sûr aussi pour Mandel des conséquences politiques claires.
Le rôle de la personnalité
Le marxisme a aussi une juste perception de l’ambivalence de l’inaction et de l’action sociales et politiques… Ni Hitler ni Staline n’étaient des produits inévitables des évolutions historiques. Leurs victoires n’étaient pas davantage inévitables. Elles furent l’aboutissement de chaînes d’actions et de réactions, dans lesquelles l’absence d’action de certaines forces sociales a joué un rôle clé. (Mandel, « How To Make No Sense of Marx »)
Il ne faisait là que reprendre une idée classique d’Engels, qui la formulait ainsi (lettre à W. Borgius, 25 janvier 1894) :
Les hommes font eux-mêmes leur histoire, mais jusqu’ici pas avec une volonté générale suivant un plan d’ensemble, même lorsqu’il s’agit d’une société donnée et tout à fait isolée. Leurs efforts s’entrecroisent et, justement à cause de cela, dans toutes ces sociétés domine la nécessité dont le hasard est le complément et la manifestation… Que tel grand homme et précisément celui-ci apparaît à tel moment, dans tel pays, cela n’est évidemment que pur hasard. Mais supprimons-le, il y a demande pour son remplacement et ce remplacement se fait tant bien que mal, mais il se fait à la longue… qu’en cas de manque d’un Napoléon un autre eût pris la place… César, Auguste, Cromwell, etc. Il en est de même pour tous les autres hasards ou prétendus tels de l’histoire. Plus le domaine que nous considérons s’éloigne du domaine économique et se rapproche du domaine idéologique purement abstrait, plus nous trouvons qu’il y a de hasards dans son développement, plus sa courbe présente de zigzags.
Cela nous amène à un deuxième thème, déjà effleuré par Engels dans cette lettre. Un déterminisme paramétrique s’accompagne naturellement d’un regard spécifique sur l’individu dans l’histoire, où l’histoire présente des options à des individus qui ont eux-mêmes été façonnés par cette même histoire. Comme le dit Alex [dans sa préface à cette réédition] : « La “nécessité historique” ne fournit pas aux acteurs historiques de conclusions spécifiques. La loi générale s’impose plutôt dans des développements particuliers. C’est au milieu de circonstances changeantes et particulières que les socialistes doivent faire des choix et agir. » Comme Mandel l’a noté dans un texte connu pour la New Left Review, où il reprenait quelques idées du marxiste russe Plekhanov :
Hitler en tant que figure politique est le résultat d’un enchaînement spécifique de circonstances : la ruine des petits commerçants, le chômage massif dans la classe des officiers, la destruction de la petite épargne par l’inflation, la peur antisémite de la concurrence chez des médecins et des avocats sans grande clientèle, la surproduction d’universitaires surnuméraires, etc. Après 1918, il y avait littéralement des centaines de Hitler et de Himmler potentiels en Allemagne.
L’individu a un impact, mais doit se mesurer aux grandes structures et, en soliste, jouer sur ce que lui offre la symphonie de l’histoire. C’est une conclusion à la fois optimiste et modeste.
Optimisme révolutionnaire
Cela nous amène inévitablement au troisième thème : l’optimisme révolutionnaire de Mandel, qui nous paraît aujourd’hui si inactuel. Dans ses mémoires de 1930, Trotsky affirmait que « sans une large prévision historique, (il ne pouvait) concevoir ni activité politique, ni activité intellectuelle. » Mandel y souscrivait.
Or en 1991, un camarade de Mandel, Daniel Bensaïd, qui a aussi signé une préface à cette nouvelle édition de l’Introduction, fit une prédiction. Dirigeant de la section française de la Quatrième Internationale, ancienne figure de proue du mouvement de 68, il voyait l’avenir de l’humanité en noir. « Dans le match du siècle entre socialisme et barbarie, » disait-il, « la seconde a pris quelques longueurs d’avance. Nous entrons dans le XXIe siècle avec moins d’espoir que n’en avaient nos aïeux au seuil du XXe. » (Jeanne de guerre lasse, 1991)
Deux ans plus tôt, le mur de Berlin était tombé — un événement qui laissa aussi un arrière-goût amer à la gauche européenne. Bien que la plupart des partis de gauche aient toujours été critiques envers l’Union soviétique, beaucoup vécurent 1989 comme un désastre.
En Italie, le Parti communiste s’effondra du jour au lendemain. Avec lui disparut le souvenir de ce qui avait été l’un des plus grands partis de l’Europe d’après-guerre, qui dans les années soixante-dix se trouvait encore à peu de distance du pouvoir d’État. En Angleterre, le dirigeant travailliste Tony Blair supprima du programme du parti la fameuse « clause IV », qui prônait depuis 1906 une « socialisation des forces productives ». Le Parti socialiste français, avec Jacques Delors, se tourna pleinement vers la construction d’une Union européenne néolibérale.
Dans les années soixante-dix, Mandel avait encore soutenu contre Poulantzas que l’intégration européenne ferait bientôt un saut qualitatif. Il en sortirait un super-État européen, qui formerait un pôle indépendant dans le nouvel ordre mondial. Un signe avant-coureur des « États-Unis socialistes d’Europe » sur lesquels Trotsky avait spéculé dans les années vingt.
Cela parut un instant plausible dans les années quatre-vingt-dix, mais fut vite démenti. L’Europe n’est jamais devenue un super-État. Elle est toujours restée un entre-soi incohérent d’élites nationales. Aujourd’hui, elle est de plus en plus un vassal américain.
En 1989, Mandel pensait aussi que les protestations contre la dictature soviétique allaient ouvrir la révolution longtemps promise contre la bureaucratie — en Allemagne de l’Est aussi. Un socialisme sans apparatchiks deviendrait ainsi possible. Selon Trotsky et Mandel, l’État soviétique ressemblait à un grand syndicat corrompu : non pas une société de classes capitaliste, mais un syndicat conservateur dans lequel un fonctionnariat rouge avait accaparé tout le pouvoir. Les syndicats devaient être soutenus de manière critique, mais surtout démocratisés — tout comme l’Union soviétique.
Mandel appliquait la même formule aux mouvements dissidents d’Europe de l’Est. Dans un texte de 1989 (« Making Revolution: The Rebirth of East German Socialism »), il écrit :
C’est la plus grande chance pour le socialisme démocratique depuis 1918… Les superpuissances craignent la contagion qui pourrait se propager de l’Allemagne de l’Est au reste de l’Europe et à leurs propres pays… Si le peuple est-allemand ne veut pas échanger le despotisme bureaucratique contre le despotisme du marché, s’il ne veut pas de la réunification, c’est-à-dire de l’absorption par une Allemagne de l’Ouest capitaliste, c’est son droit le plus strict.
Les choses ont tourné autrement ; trente ans plus tard, l’Allemagne est toujours « inégalement unie », comme l’a décrit un sociologue. D’où vient cette erreur d’appréciation ?
On peut en imaginer quelques raisons. Le marxiste anglais James Heartfield a ainsi soutenu que beaucoup de trotskistes voyaient dans le dégoût de la politique officielle une chance révolutionnaire, facile à radicaliser vers la gauche. Mais l’effondrement du bloc soviétique n’a pas inauguré une ère de révolution, plutôt une droitisation à l’échelle planétaire. La révolution allemande qui semblait encore proche en 1918-1919 et en 1945 n’a pas eu lieu.
Même le réformisme n’est plus ce qu’il était. Les « réformes » sont aujourd’hui surtout un alibi pour la casse sociale. Cela apparaît encore davantage chez les membres de la Quatrième Internationale qui se sont bel et bien risqués au pouvoir d’État. Là aussi, une anecdote tombe à pic…
Où avait-il déjà vu cet homme ? C’est la question que se posa il y a quelques années Tariq Ali — publiciste britannique connu et intellectuel trotskiste. Lors d’un trajet en train en Belgique, il s’était retrouvé assis en face d’un homme de son âge. L’homme l’observait depuis un moment. Quand Ali lui rendait son regard, il se couvrait le visage.
Ce n’est qu’en descendant tous deux du train que l’homme donna quelques éclaircissements. « Tu ne me reconnais pas, Tariq », aurait-il dit, « et c’est tant mieux. J’étais autrefois trotskiste en Belgique et j’étais dans la même organisation internationale que toi. Aujourd’hui, je suis ministre de la Santé publique dans l’actuel gouvernement belge. »
Ali resta interloqué. « Eh bien, c’est déjà quelque chose », répondit-il, « tu aurais pu être ministre des Finances ou de la Défense, de quoi cacher ton visage. Mais est-ce que tu fais quelque chose de convenable ? » « C’est à toi d’en juger », répondit le ministre.
Il ne nous coûte pas beaucoup d’efforts, à nous Belges, de reconnaître le compagnon de voyage de l’anecdote d’Ali, surtout à la lumière de sa participation au gouvernement actuel. Frank Vandenbroucke, aujourd’hui ministre de la Santé publique pour la deuxième fois, a comme Ali un passé à la Quatrième Internationale. Ali avait encore connu Mandel en tant que camarade trotskiste ; à leur époque, il a dû croiser Vandenbroucke aussi.
Liens belges
Les liens belges de Mandel ne peuvent rester ici sans mention. Dès le début des années soixante, il affirmait que la Belgique « est une illustration vivante de la loi du développement inégal qui a dominé toute l’histoire du capitalisme ». Pour lui, la « crise structurelle de l’économie belge » d’alors était « une conséquence directe du fait que la Belgique a été le premier pays industrialisé d’Europe continentale ». (New Left Review, 1963) Dans les années cinquante, Mandel avait lui-même apporté sa propre contribution aux réflexions sur cette crise de l’économie belge.
Dans un rapport pour la FGTB, il écrivait sur la nécessité de « réformes de structure », face à la politique à courte vue des holdings. Mandel se ralliait à une tactique d’investissements publics ; on l’accusa plus tard de collaboration de classe et d’espoirs illusoires dans un capitalisme « dynamique », qui condamnait la classe ouvrière à une coalition avec les technocrates.
Pour Ali et Mandel, la vieille foi n’avait jamais perdu sa force. Pour Vandenbroucke, bien sûr, il en allait autrement. Après le scandale Agusta, il étudia à Oxford et devint partisan d’un État social « actif ». Il trouva ensuite refuge comme dirigeant dans le Vooruit rénové de Conner Rousseau, la trajectoire bien connue de l’ex-communiste.
Quelque chose du passé radical transparaît dans la fierté de Vandenbroucke pour la taxe sur les plus-values, couronnement d’une participation gouvernementale contestée. La taxe devrait rapporter 500 millions. En face, il y a pourtant des milliards d’économies dans d’autres domaines. Sur la migration, Vooruit a déjà avalé des conditions plus strictes pour le regroupement familial. S’y ajoute la limitation dans le temps des allocations de chômage.
Chez Mandel, le dilemme au sein du mouvement ouvrier belge se posait encore entre réformisme et révolution. Aujourd’hui, après trente ans de droitisation, il n’est plus question de ce clivage. Le choix se situe plutôt entre participer à des gouvernements de droite qui ont leur propre idée de ce que recouvrent les « réformes », ou l’abstinence totale.
Il est injuste de traiter Vandenbroucke comme le principal exemple de « trotskisme réellement existant ». Cela sonne tout de même très familier, sinon stalinisant.
Mandel aujourd’hui
Mais comment Mandel aurait-il regardé le présent, au-delà du réformisme musclé de Vandenbroucke ?
Dans les années quatre-vingt-dix, Mandel fut désorienté par la vague de dépolitisation qui traversa le monde capitaliste. Il y avait désormais peu de garanties historiques pour les marxistes. Certains parlaient non seulement de la « fin de l’histoire », mais aussi de la « fin de la révolution » — le projet de vie de Mandel et de sa génération. Les marxistes connaissent un peu les crises de foi personnelles, la « nuit obscure de l’âme » du christianisme. Mais celle-ci était extraordinairement exigeante. Y avait-il encore une place pour une théorie marxiste de l’histoire à une époque qui avait proclamé la fin de cette même histoire ?
Telles étaient les questions des années quatre-vingt-dix. Aujourd’hui, nous avons quelques réponses. Le marxisme a survécu à la fin de l’histoire. La politisation est de retour, la longue ère glaciaire post-politique des années quatre-vingt-dix est terminée ; certains parlent même de repolitisation et d’un phénomène appelé « hyperpolitique ». Cette hyperpolitique montre que les Occidentaux s’intéressent de nouveau aux questions politiques et que la critique du capitalisme peut de nouveau se pratiquer ouvertement. L’idée que le capitalisme est sujet aux crises, l’un des points centraux de Mandel, est aujourd’hui devenue un cliché public, même dans la presse bourgeoise — il suffit d’ouvrir une page de De Tijd.
Comme la revanche de l’histoire peut avoir un goût doux ! Parfois, les marxistes doivent simplement faire preuve de patience.
La nouvelle hyperpolitique est toutefois institutionnellement exsangue : beaucoup de mobilisation mais pas de contre-pouvoir solide (j’essaie de ne pas trop faire de publicité pour un livre).
Une théorie marxiste de l’histoire, telle que Mandel la défend, est de nouveau pertinente à une époque d’après la fin de l’histoire. Mais le mantra de Mandel, selon lequel l’engagement politique signifie peu de chose sans encadrement institutionnel, est aussi une leçon pour le présent. Trotsky pouvait encore dire qu’il ne se sentait ni russe ni juif, mais social-démocrate. Cela n’était possible que parce qu’il existait un parti portant ce nom. Il distribuait des cartes de membre.
Cette intuition, Mandel l’avait aussi, avec son engagement de toute une vie dans la politique de parti. C’est une vérité qui laisse le présent bien trop indifférent : sans institutions, et plus précisément sans organes de direction comme les partis, la politique anticapitaliste est une attente perpétuelle de Godot.
« Je ne peux plus continuer comme ça », dit à un moment un personnage de la pièce de Beckett. « On dit ça », répond l’autre. Ainsi va la vie sous le capitalisme sans opposition ouvrière, Mandel le savait. C’est précisément pour cela que nous devons continuer à le lire aujourd’hui, dans les bons comme dans les mauvais jours.
Merci de votre attention, et j’espère que vous apprécierez cette réédition autant que moi.