2013 : nous étions 500 devant les portes du consulat russe, ici à Anvers, et nous nous embrassions à tout va. Sur le perron des laquais de Poutine et à la lumière de leurs haineuses « lois contre la propagande homosexuelle ».
Mais nous étions aussi inquiets. Car nous le savions : ce n’est pas un point final. Ce qui a commencé par des lois contre la propagande homosexuelle et des camps de concentration en Tchétchénie est devenu une guerre brutale et sans issue, avec des bombardements quotidiens, avec des villes, des villages et des vies dévastés.
Et ne vous y trompez pas : ce ne sont pas des faits isolés. Ce sont les chapitres d’une même histoire.
Car ce sont toujours d’abord les femmes, les personnes racisées, les queers qui en font les frais.
Et à la fin tous les autres. Quiconque étudie la montée des régimes autoritaires reconnaît toujours l’inconfortable régularité de ce schéma. La recherche d’un bouc émissaire. La logique de la déshumanisation. Nous le voyons en Russie, en Hongrie, en Italie et en Amérique.
Encore qu’il y ait peut-être une exception à la règle. Israël.
Pas de lois contre la propagande, mais des années de pinkwashing. Les droits LGBTQ comme preuve apparente de civilisation, tandis que dans l’ombre l’occupation se poursuivait.
Jusqu’à ce que cela aboutisse à un génocide, à une violence d’une ampleur inédite.
Encore une fois : pas des faits isolés. Mais des chapitres de la même histoire.
C’est aussi pour cela que le sort des Palestiniens nous touche. Parce qu’en tant que communauté queer, nous savons ce que signifie être rendu invisible, ne pas avoir le droit d’exister aux yeux d’un régime.
Cela ne nous donne aucun monopole de la douleur.
Mais, espérons-le, une boussole pour la solidarité. Qui choisit les droits humains ne tourne pas avec le vent, mais met le cap sur la dignité pour toutes et tous.
L’an dernier, dans notre ville, pendant notre Pride, Voorpost se tenait le long du parcours, avec une banderole pleine de messages qui ne valent pas la peine d’être répétés, avec une petite délégation de fauteurs de troubles, mais surtout : avec l’autorisation de la ville. Une ville dont le bourgmestre faisant fonction adhère à la même idéologie des deux genres.
Cela a mené à l’arrestation de 17 queers lors de leur propre défilé.
Ce n’était pas la provocation fortuite d’une poignée de personnes. Cela fait partie d’un agenda politique coordonné et richement financé qui se répand dans toute l’Europe.
Et quand cette stratégie vient battre les quais de l’Escaut, c’est le moment où une ville doit savoir où elle se situe.
D’où la question : quelle histoire cette ville veut-elle écrire ? Quels drapeaux cette ville veut-elle faire flotter à l’hôtel de ville ? Quels jumelages cette ville noue-t-elle ? Et lesquels rompt-elle ? Qu’est-ce qui est chargé et déchargé dans son port ? Et combien de courage cette ville a-t-elle pour cesser de se retrancher derrière des excuses économiques et utiliser vraiment toutes ses options, pour mener des conversations difficiles sur la liberté, sur le simple droit d’exister ?
Une ville peut jouer un rôle clé en matière de liberté. Car c’est ici, en ville, que des gens, chacun avec son histoire, doivent vivre ensemble. Les villes ont le doigt sur le pouls d’une société qui cherche tous les moyens possibles d’être elle-même.
Anvers veut-elle être ce port sûr ? Pas seulement dans ses fêtes, mais aussi, et surtout, dans ses décisions. Quelles délégations elle accueille. Et à qui elle serre la main. Quelles manifestations elle autorise.
Voorpost à la Pride, un drapeau israélien à l’hôtel de ville, le Centrum voor Genderzorg qui n’a pas pu dire pendant la Pride qu’il existait. Ce n’est pas une politique neutre. Ce sont des choix.
Nous rêvons toujours d’une autre plage, d’une autre ville.*
Une ville qui défend tous ses habitants, des gens qui cherchent ici la sécurité et un foyer, qui descendent dans la rue et veulent simplement être eux-mêmes ♥
* Renvoie au mot d'ordre de la Rooie Vlinder (le groupe socialiste de libération homosexuelle qui organisa la première Pride belge à Gand en 1978) : « Nous ne demandons pas une petite place au soleil, nous voulons une autre plage. » Ils ne demandaient pas la tolérance au sein de la société existante, mais la libération : une autre société.

